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compte de l'état du sol, de ces forêts et de ces marécages en face desquels se trouvèrent les hommes des plus anciennes civilisations. La vie des Italiens comme des Gaulois, des villes comme des campagnes, de Rome comme de Lutèce, a été une lutte constante contre les marais et contre les bois. Mais pour reconnaître l'étendue des uns et des autres, pour retracer l'histoire de ces défrichements et de ces dessèchements qui ont été le meilleur de l'auvre matérielle de l'humanité, il faut d'abord inventorier tous les noms qui viennent de silva ou de palus, pour ne parler ici que de ceux qui ont une origine latine.?)

5° Presque tous les noms de lieux ayant été à l'origine des noms communs, la toponomastique fait partie intégrante du vocabulaire des langues anciennes. — De plus, l'étude des combinaisons que forment les radicaux des noms de lieux permet parfois d'en retrouver le sens plus surement que par les analogies fournies par d'autres langues. Si l'on réunit tous les lieux gaulois en -magus, on verra tout de suite qu'il est préférable de traduire ce mot par forum, plutôt que par campus, en dépit de sa ressemblance avec l'irlandais magh, „champ“.;) On sait quelle est

,? l'extraordinaire pauvreté du vocabulaire ligure.) Je ne désespère pas qu'on l'enrichisse quelque peu, si l'on veut se donner la peine de grouper, d'étudier et de comparer tous les noms de lieux qui lui appartiennent: et je ne serais pas éloigné de croire qu'on retrouverait de cette manière le sens de -asca“) ou de Alba.")

6° Les langues modernes sont formées d'alluvions successives, que les grammairiens s'efforcent de séparer: ce qui est peut-être la partie la plus longue et la plus délicate de leur tâche. Rien n'est plus difficile, par exemple, que de noter les éléments celtiques dans la langue française; rien, à mon sens, n'est plus important. Ce sont les statistiques des noms de lieux qui révèleront, peut-être, les plus nombreux et les plus certains de ces éléments.) Le jour où l'on aura fixé le rayonnement

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1) Il n'est pas non plus inutile, pour l'histoire de la flore, de noter tous les bois de chênes, de hêtres, etc., connus sous des noms anciens.

2) Ce qui ne veut pas dire que magus et magh ne soient pas le même radical. 3) Cf. MÜLLENHOFF, t. III, p. 179 et s.

4) De ce que (CIL., I, 199) -asca ou -lasca, dans le plus ancien texte qui le mentionne, n'est employé que pour des cours d'eau, on est autorisé à supposer qu'il correspond à aqua ou à quelque chose d'approchant.

5) La traduction qui se présente la première à l'esprit, quand on a groupé les Alba et Album, c'est celle de castrum ou de castellum (cf. peut-être castrum Album, Tite-Live, XXIV, 41); de même, les Ligures Albici de César (Bell. civ., I, 34, 56, 57), qui habitaient castella (I, 34), peuvent répondre aux castellani de la langue latine (cf. Cicéron, Brutus, LXXIII, 256, où ce mot désigne des Ligures).

6) Voyez là-dessus, tout récemment, Meyer-Lübke, Einführung in das Studium der romanischen Sprachwissenschaft, 1901, § 196 et 212; p. 186: «Eine der wichtigsten Aufgaben der paläontologischen Forschung besteht endlich in der Untersuchung der Namen, namentlich der Ortsnamen.»

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géographique et chronologique des mots comme la Lande, Tasta ou la Taste,') Artigue, Cassinogilum, Penna, la Baume,?) etc., nous saurons de manière précise s'ils sont germaniques, celtiques ou autre chose, et nous enrichirons d'autant le vocabulaire historique des langues romanes.") Si l'on veut savoir d'où vient ce mot de rocca, roca, roche, qui fut si controversé,“) qu'on cherche d'abord, à l'aide des Dictionnaires topographiques, sur quels points du monde et à quelles dates il a été appliqué à une parcelle du sol, bâtie ou non.5) — Qui sait si ce genre de recherches ne sera pas le seul moyen qui nous permettra de reconnaître les apports ibériques) ou ligures dans le trésor du celtique ancien'): chose qui, à dire vrai, commence à peine à être examinée sérieusement? -- Qui sait même si, par ce moyen, nous n'arriverons pas à poser ce problème, qu'il faudra bien aborder un jour: quels sont les résidus des idiomes indigènes, ligure ou autres,

1) Il est bon de rappeler que Toota se trouve pour la première fois chez Ptolémée, comme chef-lieu de l'énigmatique peuplade des Aériou (II, 1), et, si on est autorisé à corriger ce dernier nom, rien n'empêche de maintenir le premier, Tasta, nom de lieu fréquent en Aquitaine dans les textes du Moyen Age.

2) C'est pour des motifs tirés de l'extension du nom de lieu Baume (et de ses dérivés), que je ne puis accepter l'origine rhétique proposée pour balma (cf. MeyerLÜBKE, Grammaire des Langues Romanes, 1, $ 22, p. 48; en faisant remarquer que le même Meyer-LÜBKE se méfie aujourd'hui grandement, et avec raison, des étymologies rhétiques, Einführung, p. 201).

3) Comme dernière recherche sur les mots préceltiques ou celtiques ayant « circulé» en Ibérie et dans le Sud de la Gaule avant la conquête romaine (penna, *sisca, *brosca, etc.), Bourciez, Les mots espagnols comparés aux mots gascons, 1901 (Bulletin hispanique), p. 21.

4) Cf. notamment Diez, Wörterbuch, p. 273 et 729; THURNEYSEN, Keltoromanisches,

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5) Je trouve Rocdun, Rocadunum, dans la région montagneuse du Gard (GERMERDurand, Dictionnaire topographique, p. 187), c'est-à-dire le mot roca accolé à un substantif celtique.

6) A propos de la toponymie ibérique en Aquitaine, je signale le plus récent travail, celui de M. Durègne sur Les noms de lieux terminés en «os» dans le Sud-Ouest (Revue philomathique de Bordeaux, ler avril 1898).

7) Et c'est pour cela que je ne peux que féliciter M. Holder d'avoir, dans son Sprachschatz, inséré nombre de mots qui ne sont pas celtiques. Si même j'avais, à ce point de vue, un reproche à lui adresser, ce serait de n'avoir pas multiplié les vocables préceltiques; l'utilité de cet admirable répertoire eût été plus grande encore, s'il avait été (et il eût fallu peu de chose pour arriver à ce résultat) celui de tous les mots de la Gaule autres que les mots de langue latine. C'est qu'en effet les idiomes de la Gaule, ligures et celtiques, ont dû se mêler, comme les populations elles-mêmes: mais c'est surtout dans les noms de lieux, et surtout de lieux non-bâtis, que la langue des peuples antérieurs aux Celtes a résisté. Nous ne sommes, en toutes ces matières, qu'au commencement de la science. Voyez par exemple la thèse de M. Williams sur Die französischen Ortsnamen keltischer Abkunft (Strasbourg, 1891): si méritoire qu'elle soit, elle a le tort de confondre sous une même rubrique, la rubrique celtique, des noms d'origines fort diverses, et dont beaucoup sont à coup sûr antérieurs à l'invasion gauloise.

dans le Latin et les langues italiotes? De même que les cultes des formes du sol, sources, montagnes et bois, demeurent dans les religions modernes les plus incontestables témoins des croyances les plus anciennes, de la même manière les mots qui désignent ces mêmes aspects de la nature sont presque toujours les survivances tenaces des langues primitives. Une fois attaché à un accident de terrain, un mot change plus rarement sa forme.)

II. Les inventaires des noms de lieux n'intéressent pas seulement les destinées du pays qui les a produits: ils sont, tous, d'intérêt général; ils ont une portée historique mondiale. L'antiquité n'a connu qu'au temps de la domination latine ces limites géographiques et administratives dans lesquelles se sont moulées les patries modernes: et même en ce tempslà, et surtout en ce temps-là, ces limites n'empêchaient pas la même langue de courir par tout le monde et d'y former des noms de lieux semblables. Mais jusqu'à la formation des provinces de l'Imperium Romanum, les populations de la terre antique ont amplement débordé par-dessus les montagnes et les fleuves, et d'un rivage à l'autre des plus larges détroits. Les noms d'origine phénicienne se rencontrent sur tout le circuit de la Méditerranée,?) et l'on vient encore de rajeunir les arguments en faveur de l'origine sémitique du nom de Marseille.") La Grèce a semé sur tous les rivages ses colonies et ses noms, et il y a des Neapolis et des Antipolis, et de leurs dérivés modernes, en Occident comme en Orient. Les Alpes ni les Pyrénées) n'ont empêché les Ligures de se répandre jusqu'au détroit de Sicile et jusqu'à l'île de Gadès, et ni le Rhin ni la Mer du Nord n'ont été un obstacle à leur diffusion. Et les Gaulois à leur tour ont paru dans les mêmes pays, comme plus tard les Romains et les Germains. - Un Corpus topographique doit donc, au même titre que le Corpus des inscriptions latines ou que celui des inscriptions sémitiques, embrasser tout le monde ancien, et je tiens formellement à ne pas en exclure les domaines des grands empires de l'Orient. Les historiens de l'Italie primitive se réjouiront quand les Dictionnaires Topographiques des départements du Sud-Est de la France

1) Voyez à cet égard la persistance, dans les noms de rivières de France, d'une forme empruntée à une déclinaison disparue (Thomas, Essais de philologie française, 1898, p. 30 et s.): phénomène très curieux, et qui pourrait être généralisé, même avec l'explication particulière qu'en donne M. Tuomas (p. 49: « Le fait suppose une sorte de personnification de ces cours d'eau »).

2) BÉRARD, dans une série d'articles parus dans les Annales de Géographie, t. IV et V, et ailleurs, qui vont être réunis en volume sous le titre Les Phéniciens et l'Odyssée (2 vol., 1902).

3) Clerc, Les Phéniciens dans la région de Marseille avant l'arrivée des Grecs, Revue historique de Provence, t. I, 1901, p. 208.

4) Les montagnes, pas plus que les fleuves, n'ont formé en Gaule et ailleurs des limites ethnographiques et linguistiques; voyez ce que disent, sur les monts d'Auvergne, Leroux, Le Massif central, t. I, 1898, sur les Pyrénées, Bourciez, Les mots espagnols, 1901. auront doublé l'effectif des mots ligures. Et il n'y a rien que les érudits de l'Aquitaine et du Languedoc souhaitent davantage en ce moment, que de pouvoir un jour, à l'aide des recueils de noms de lieux espagnols, discerner le vocabulaire ibérique de celui des Celtes ou des Ligures. — Car, si les proportions des noms ligures, ibériques, celtes ou italiotes varient à l'infini suivant les régions (et ces variations ont une grande importance historique), les éléments constitutifs de la toponymie antique sont partout à peu près les mêmes.

III. – On m'objectera que ce Corpus des noms de lieux existe déjà, qu'il se trouve dans tous les dictionnaires géographiques, que l'Encyclopaedie de Wissowa enregistre les moindres noms, même ceux que fournissent les Pères de l'Eglise et les Actes des plus anciens Conciles.

Ce que je demande, c'est autre chose: c'est d'abord le relevé de tous les noms connus et cités avant la chûte de l'Empire romain, mais c'est encore le relevé de tous ceux qui existaient ou sont mentionnés après l'établissement des Barbares, dans les chartes, les diplômes, les terriers, les textes, tous les documents en un mot, imprimés ou non. — Assignons, si l'on veut, une limite à ce dépouillement. Mettons l'an 1200, puisque le treizième siècle a été, par tout le monde chrétien, une floraison de villes neuves et de nouveaux noms de lieux; (quoique, selon moi, il ne devrait y avoir à cet inventaire aucune limite: car bien des lieuxdits dont l'existence n'est indiquée qu'après 1200 sont antérieurs à l'époque barbare et contemporains des temps romains; et, d'ailleurs, une entreprise de ce genre, pour être grandiosement utile, doit s'adresser au plus grand nombre possible de savants, rendre service à ceux qui s'occupent du Moyen Age et des temps modernes, à ceux mêmes qui recherchent les modes et les motifs des groupements humains à toutes les époques.) Mais, en tout cas, il est de toute nécessité que les répertoires du Moyen Age soient explorés à fond, et versent tout leur contingent dans ce Corpus topographique.

Je voudrais, par quelques exemples, montrer l'utilité historique de certains noms fournis par les documents du Moyen Age, et qui n'apparaissent pas avant l'an 500. Je prends ces exemples en Gaule.

1° Sur l'état du sol de la Gaule, forêts et marécages, nous n'avons que les textes épars de César et de Strabon: encore ne parlent-ils en détail que de parties restreintes de la Gaule, et sont-ils muets sur l'Aquitaine. Prenez les Cartulaires de la Saintonge et du Bordelais, et vous pourrez reconstituer, à quelques kilomètres près, la vaste bordure de forêts et de marécages qui faisaient une frontière!) et une défense continues à la civitas Biturigum Viviscorum) et à la civitas

1) Sur ce point, Revue des Etudes anciennes, 1901, p. 96.
2) A vrai dire, les marécages et les forêts s'approchaient, sur la rive gauche,

Santonum, et cela, uniquement en marquant sur la carte les lieux-dits que mentionnent ces Cartulaires.) Dés lors, on aura l'équivalent, dans l'Aquitaine, de la silva Arduenna et des paludes des Morins ou des Ménapes, et on cessera de localiser dans la Gaule du Nord-Est la région sylvestre ou le plat-pays palustre.

2° Nul n'ignore l'importance exceptionnelle, dans les recherches de la vie antique, des noms de sources, de fontaines et de ruisseaux. Ces noms furent probablement les premiers noms de groupements humains ou d'habitations stables: l'homme s'arrêta d'abord près des sources, et dénomma d'après elles les demeures qu'il bâtit. Alesia, Nemausus, et bien d'autres noms de villes primitives, sont également ceux de la source qui a produit ces villes et qui les a faites vivre. De la même manière, ces sources ont été les premières divinités des tribus fixées sur le sol: Nemausus est à la fois dieu, source et ville. 2) En Gaule comme en Italie et comme en Orient, la source est à l'origine des plus anciens noms, des plus anciennes cités et des plus anciens cultes. J'ai toujours cru que les plus vieilles divinités du Latium, celles que la révolution anthropomorphique transforma en personnes agrestes, en puissances des champs, des fleurs et des fruits, ont été d'abord, purement et simplement, les sources-tutelles de l'endroit.") Plus d'une des divinités poliades de la Grèce, à nom pompeux d'Athéna ou d'Artémis, se résoud peut-être, dans sa plus lointaine origine, en la fontaine du rendez-vous humain. Il n'en a pas été autrement en Gaule, en Espagne, en Germanie, en Bretagne: le nom d'un très grand nombre de sources, Divona, Divicia, etc., l'histoire de quelques-unes d'entre elles, Nemausus par exemple, montrent la divinité

très près de Bordeaux, voyez Brutails, Cartulaire de Saint-Seurin, 1897, p. 10,100 (Silva Grossa), p. 404 (Palus); Bémont, Rôles Gascons, t. II, 1900, no 1, etc. (Foresta regia). Sur la rive droite, la «Grande Forêt » était celle de la Sauve-Majeure, dont l'étendue peut être retrouvée par le moyen des Cartulaires (encore inédits) de l'abbaye.

1) Ce que je dis de ces deux cités est absolument vrai de toutes les cités galloromaines. C'est uniquement à l'aide de textes postérieurs à l’Empire romain que DE LA BORDerie a reconstitué la grande forêt centrale de l'Armorique (Histoire de Bretagne, t. I, 1896), et M. P. Domet celle d'Orléans (Histoire de la Forêt d'Orléans, 1892), etc. Ce n'est de même que par le secours des renseignemens médiévaux et modernes qu'ont pu être faits les deux livres d'ensemble sur les forêts et les marécages de la Gaule (Maury et DE DIENNE).

2) De même Divona, nom de Cahors, etc.; et il est infiniment probable qu'une étude approfondie des noms et du sol de nombreuses cités gauloises amènerait à des conclusions semblables.

3) Ce qui explique, par exemple, la similitude, si étrange en apparence, des noms de Vesuna, déesse volsque (Preller, t. 1°, p. 454), Vesunna, divinité éponyme de Périgueux, matres Vesuniahenae, déesses topiques de la région rhénane (Inm, p. 143). Nous avons affaire là, je le suppose du moins, à un nom comiun de sources, nom laissé par la population primitive (Ligures ou autres) de l'Europe occidentale, et devenu sur les trois points un nom de divinité: mais, suivant le degré de culture de ces trois régions, la divinité topique a pris un caractère différent.

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