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De la nécessité d'un Corpus topographique du monde

ancien.
Par Camille Jullian.

Les sources de l'histoire ancienne sont de six sortes: les textes d'auteurs, les inscriptions, les monnaies, les papyrus,') les monuments, les noms de lieux. -- Chacune de ces catégories possède ou doit posséder ses Corpora, recueils généraux qui renferment tous les renseignements qu'elle nous fournit. Les auteurs sont groupés en Bibliothèques; les inscriptions sont réunies en un Corpus, les grandes publications papyrographiques s'élaborent;') le Corpus nummorum se prépare; nous espérons voir un jour des collections d'ensemble des monuments, tombeaux ou poteries laissés par l'antiquité.") Seule des sciences auxiliaires de l'histoire, la toponomastique, ne fait point parler d'elle dans cet inventaire de nos instruments de travail. Nul ne propose un Corpus général des noms de lieux de l'Orbis Antiquus. C'est de la nécessité d'une encyclopédie de ce genre que je voudrais dire quelques mots.

I. Voici les services que peut rendre la connaissance des noms de lieux anciens, la toponymie ou la toponomastique rétrospective.")

1) Bien que nous parlions surtout, dans ces lignes, du monde gréco-romain, nous tenons à dire qu'elles visent tout l'Orient classique, et le domaine entier de l'histoire ancienne, telle que les Beitraege désirent la faire connaître. Certaines catégories de documents peuvent entrer, il va sans dire, dans l'une ou l'autre classe, par exemple les tablettes cuneiformes. Par la nature de leur matière, elles ressemblent plutôt à des inscriptions; par la nature de leur contenu, elles se rapprochent davantage des papyrus. On peut de même hésiter pour savoir si l'on classera les jetons de plomb parmi les inscriptions ou dans la numismatique.

2) Encore que, sur ce point, nous ayons à regretter un réel manque de coordination dans les efforts du travail scientifique.

3) Il serait vraiment bien désirable que tous les Musées d'Antiquités s'entendissent un jour pour publier, suivant un type commun, l'inventaire de leurs richesses. C'est une fort utile entreprise que celle des Musées et Collections archéologiques de l'Algérie et de la Tunisie, due au Ministère de l'Instruction Publique de France (9 musées décrits, à la date de 1900): souhaitons qu'elle soit imitée et généralisée.

4) Jusqu'à quel point la toponomastique touche à l'histoire et à toute la vie passée d'une région, on en aura la preuve en étudiant la très curieuse polémique qui vient de s'élever au sujet des noms de lieux du pays lyonnais (cf. Devaux, Etymologies lyonnaises, réponse à M. A. STEYERT, 1900). Beiträge z. alten Geschichte II 1.

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1° Elle aide d'abord à faire l'histoire proprement dite, celle des évènements, des guerres, des propagandes religieuses, de la politique et des habitudes des souverains. – Les ambitions impériales de Pompée trouvent une confirmation de plus dans le nombre et la nomenclature des localités appelées de son nom. Pointez sur une carte les noms de lieux qui se rattachent à l'empereur Claude, et vous aurez une assez bonne preuve des préoccupations municipales et économiques du successeur de Caius. Les lieux en burgus nous font assister aux mesures préventives prises contre un retour de l'invasion germanique.) Notez toutes les localités

' qui, du cinquième au dixième siècle, ont donné à leur église le nom de Saint-Martin ou de Saint-Vincent, et vous constaterez, en quelque sorte de visu, les progrès successifs du culte de ces saints.?)

2° Le domaine des grandes races d'hommes qui ont formé le substratum du monde antique, Ligures, Ibères, Italiotes, Celtes, etc., ne pourra jamais être délimité, même approximativement, que par la statistique complète et exacte de tous les noms de lieux qui remontent à ces races. S'il est vrai que le mot Alba (ou Album) soit d'origine ligure, il nous permet de retrouver une population de cette nature en Italie, en Gaule, en Espagne;3) si le suffixe (ou le radical) -asca est également ligure, il devient un excellent élément pour évaluer la zone d'extension de cette race.) Les noms en -berris sont autant de jalons pour retrouver les

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1) Même en Aquitaine: Sidoine Apollinaire, Carmina, XXII.

2) Dans le même ordre d'idées, l'histoire littéraire, tout au moins celle du Moyen Age, peut, elle aussi, profiter à des relevés de ce genre. Que l'on dresse la liste des noms de lieux qui, du IXe au XIIIe siècle, ont été rapportés à Charlemagne ou à son entourage (par exemple, sur la route de Roncevaux, Crux Karoli dans le Cartulaire de Sainte-Marie de Bayonne, fo 2), et l'on aura un épisode intéressant de l'histoire littéraire de l'Empereur, le chapitre, si je peux dire, de la littérature verbale et populaire.

3) Voyez à cet égard les remarques de M. Helvig, Die Italiker in der Poebene 1879, p. 31 : « Dem Versuche, diesen Namen aus dem lateinischen Adjective albu s zu erklären, widerspricht nicht nur die Erfahrung, dass aus solchen Eigenschaftsworten niemals Ortsnamen gebildet werden, sondern auch die Überlegung, dass der Anblick von Alba longa einen ganz entgegengesetzten Eindruck erwecken musste, als den durch das lateinische Adjectiv bezeichneten.»

4) Voyez, en dernier lieu, d'Arbois de JUBAINVILLE, Les premiers habitants de l’Europe, 2ème édit., t. II, 1894, p. 46 et suiv., et, avant lui, surtout Flechia, Di alcune forme de'nomi locali dell'Italia superiore, 1871. Il me parait de toute évidence, quand on examine et quand on compare les noms de lieux anciens du monde occidental, et surtout les noms de cours d'eau, qu'une même race l'a habité, avant les Celtes ou les Italiotes, et que cette race a été la première à dénommer les accidents et les formes du sol, sources ou montagnes. Tous les reproches qu'on a pu faire à cette méthode de comparaison, à propos du célèbre travail de Guill. de HUMBOLDT sur les Ibères (1821), à propos de ceux de Müllenhoff ou de M. d'ARBOIS DE JUBAINVILLE sur les Ligures, tous ces reproches sont vains ou puérils. De ce que les épigraphistes interprètent parfois de travers les inscriptions, et de ce que les tituli spurii abondent,

possessions des Ibères ou soi-disant tels.') Il n'y a pas, je crois, de meilleur moyen pour fixer les points d'établissement des Gaulois que d'étudier toutes les localités en -magus ou en -dunum.

3° Les institutions primitives des peuples nous apparaîtront plus nettement à la suite de ces mêmes relevés. Le mot * Icoranda (Ingrande, Guérande, etc.) se rapporte toujours, en Gaule, à des localités formant frontière:) suivant qu'il sera jugé celtique ou ligure, on pourra attribuer aux Celtes ou aux Ligures la plus ancienne délimitation connue des territoires des cités. La multiplicité des noms en -magus montre l'importance des foires et marchés dans la vie économique des Gaulois. Les lieux dont les noms viennent de Tutela, de Fanum, de Lucus, etc., donnent des chapitres nouveaux à la connaissance des religions d'autrefois.

Du grand nombre de lieux en -briva, on peut conclure à la fréquence des ponts sur les rivières de France ou d'Espagne; de la même manière, les lieux dits Trajectus ou Portus permettent d'ajouter de nombreux détails à l'organisation des itinéraires publics de l'Empire romain. Les Figlinae aident à étudier le rôle de la céramique, les Ferrariae, celui de la métallurgie, etc. – Retrouver les noms de lieux des peuples d'autrefois, c'est retrouver autant de faits de leur existence politique, morale et matérielle.3)

4° Nul ne comprendra nettement cette existence, s'il ne se rend

la science épigraphique ne doit point pâtir. De ce que Humboldt s'est laissé tromper par de superficielles analogies, de ce qu'il n'a pas distingué les catégories ou les âges des noms, de ce qu'il a attribué aux Ibères ce qui appartient aux Ligures, il ne s'en suit pas que son procédé de raisonnement soit le moins de monde vicieux. M. Pars a écrit (Storia della Sicilia, t. I, 1894, p. 512): « Non è casuale, credo, ... che la moderna Empoli fra Pisa e Firenze posta accanto a Signia, della quale la separa il monte Albano, abbia un riscontro in Alba, Signia ed Empulum, tre località fra loro non molto distanti, situate nel Lazio.» Il a mille fois raison; et je dirai comme lui. Ce n'est pas un hasard si l'on rencontre Alvernia près d'Arezzo la ligure et Alvernicum (aujourd'hui Vernègues) chez les Salyens celto-ligures de la Provence. Il y a une raison à ce fait que le mot Garonna désigne à la fois le grand fleuve de l'Aquitaine et un certain nombre de ruisseaux dans l'ancienne Ligurie de la Gaule du Sud-Est (voyez, par exemple, Cartulaire de Saint-Victor, nos 474, 595, 596). Je ne vois qu'un seul moyen scientifique d'expliquer ces coïncidences: des hommes d'une même langue ont habité le long de tous ces cours d'eau et leur ont donné le même nom. Questi esempi si potrebbero moltiplicare », pour conclure avec M. Pais: «Speriamo che essi vengano tutti raccolti e studiati. »

1) Voyez, au sujet de la méthode « ibérienne » de Humboldt, Lucharre, Les Origines linguistiques de l'Aquitaine, 1877, p. V et suiv.; et, tout récemment, Wentworth Webster, Les Loisirs d'un étranger au Pays Basque, 1901, p. 8.

2) Cf., entre bien d'autres, Julien Havet, Euvres, t. II, p. 59 et suiv.

3) On peut, par suite, s'aider des noms de lieux pour rechercher les vestiges des monuments ou des établissements qui ont déterminé ces noins; voir, à ce sujet, Blanchet, De l’Importance de certains noms de lieux pour la recherche des Antiquités, dans le Bulletin monumental, 1898.

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